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L'écologie industrielle territoriale


Portrait interviewé
Leïa Abitbol© Aldérane
Docteure en sciences de gestion et fondatrice d’Aldérane, facilitateur de synergies inter-entreprises et de démarches d’écologie industrielle.

Interview de Leïa Abitbol

L’écologie industrielle territoriale est une approche territorialisée de l’économie circulaire qui met l’accent sur les échanges de matières et d’énergie entre entreprises sur un territoire donné

Dans cette interview, Leïa Abitbol montre l’intérêt des démarches d’écologie industrielle et territoriale et d’une approche en particulier, qui place au cœur du dispositif l’intéraction directe entre les entreprises. Ces dernières paraissent en effet les mieux placées pour connaitre et présenter les ressources dont elles disposent et celles dont elles ont besoin, faisant ainsi émerger des pistes de synergies susceptibles d’optimiser leur activité et d’améliorer leurs performances environnementales. L’animation de ces démarches nécessite cependant une implication forte des organismes en charge du développement économique territorial, et en particulier des personnes qui accompagnement les entreprises au quotidien. 

14 décembre 2015 | Mots-clés Économie verte et circulaire

Économie circulaire, écologie industrielle et territoriale… quel sens donnez-vous à ces notions ?

Ce qui va intéresser [les entreprises], en priorité du moins, c’est l’optimisation de leur activité.

On peut relever une évolution de la sémantique. Il y a une petite dizaine d’années, on parlait surtout d’écologie industrielle, dont l’équivalent en anglais était circular economy avec notamment la loi chinoise sur l’économie circulaire entrée en vigueur en 2009. En résumé, les francophones parlaient d’écologie industrielle et les anglophones de circular economy, mais tout deux pour évoquer l’utilisation efficiente de la matière et de l’énergie dans les modes de production et de consommation. La distinction se cristallise depuis deux ou trois ans car l’on voit se diffuser la notion d’économie circulaire en français, notamment avec la création de l’Institut de l’Economie Circulaire et la définition proposée par l’Ademe : l’économie circulaire se définit comme « un système économique d’échange et de production qui, à tous les stades du cycle de vie des produits (biens et services), vise à augmenter l’efficacité de l’utilisation des ressources et à diminuer l’impact sur l’environnement tout en développant le bien être des individus ». L’Ademe adosse cette définition à 7 champs d’application parmi lesquels figure l’écologie industrielle et territoriale (EIT). A mon sens, on peut voir l’EIT comme une approche territorialisée de l’économie circulaire qui met l’accent sur les échanges de matières et d’énergie entre entreprises sur un territoire donné. Cela étant dit, sur le terrain on ne s’encombre pas avec les terminologies. Lorsque l’on s’adresse aux entreprises, que l’on parle d’économie circulaire ou d’écologie industrielle, ça ne fait pas de grande différence. L’essentiel n’est pas là et ce n’est d’ailleurs pas avec ce type de vocabulaire qu’on peut les mobiliser sur les projets ! Ce qui va les intéresser, en priorité du moins, c’est l’optimisation de leur activité.

Les démarches d’économie circulaire ou d’écologie industrielle se multiplient dans les territoires. Comment l’expliquez-vous ?

L’attrait de ces démarches pour les territoires réside probablement dans le fait qu’elles permettent de croiser des problématiques de développement économique [...] avec des problématiques environnementales

Pour l’instant, ces initiatives relèvent encore pour l’essentiel d’une logique descendante. Ce que l’on observe, c’est la mise en place d’appels à projets de la part de l’Ademe et/ou des Régions, qui génère un appel d’air du côté des collectivités locales. Autrement dit, les territoires sont encouragés à initier et mettre en place des stratégies d’économie circulaire, d’écologie industrielle. Outre les financements associés, l’attrait de ces démarches pour les territoires réside probablement dans le fait qu’elles permettent de croiser des problématiques de développement économique – comment préserver de l’activité sur le territoire ? Maintenir ou créer de l’emploi ? – avec des problématiques environnementales – comment réduire notre empreinte écologique ? Bref, pour l’instant, ces démarches territorialisées ne viennent pas encore des acteurs économiques eux-mêmes qui se concentrent plutôt sur telle ou telle problématique. Mais je pense que ce n’est qu’une affaire d’opportunité et de maturité des acteurs. 

Les démarches d’écologie industrielle et territoriale visent à créer des synergies entre les entreprises localisées au sein d’un territoire donné. Que faut-il entendre par là ?

Une manière [d'identifier les viviers d'opportunités] consiste à gérer ces flux non plus seulement à l’échelle de leur entreprise mais de façon territoriale, en jouant sur les échanges entre entreprises.

C’est assez simple. Les entreprises peuvent identifier des viviers d’opportunités y compris économiques en optimisant la gestion de leurs flux de matières et d’énergie. Une manière de le faire consiste à gérer ces flux non plus seulement à l’échelle de leur entreprise mais de façon territoriale, en jouant sur les échanges entre entreprises. On distingue généralement deux catégories de synergies inter-entreprises. Il y a d’une part les synergies de mutualisation. Il n’est pas rare en effet de s’apercevoir que des entreprises d’un même territoire ont des problématiques communes. Il peut alors s’agir de mutualiser des approvisionnements (groupement d’achats notamment) ou des services (gardiennage, restauration, entretien, ressources humaines en temps partagé, etc.). On s’aperçoit ici clairement que la mutualisation vise à répondre de manière collective à des besoins partagés ; c’est d’ailleurs l’approche la plus fréquemment employée pour amorcer une dynamique d’écologie industrielle sur un territoire.

D’autre part, nous avons les synergies de substitution, plus ambitieuses mais aussi plus complexes, qui consistent à rapprocher plusieurs acteurs dans le but de substituer l’un des flux entrants d’un acteur par l’un des flux sortants d’une autre entreprise qui était jusque-là peu ou pas valorisé. Ce sont les synergies qui correspondent à cette phrase devenue célèbre : « les déchets des uns peuvent servir de matière première aux autres ». Ces synergies s’appliquent aussi bien à des flux de matière qu’à des flux d’énergie avec par exemple : la valorisation d’une source d’énergie fatale[1] grâce à des équipements d’échanges thermiques, le recyclage d’un déchet/sous-produit ou d’un effluent pour remplacer une matière première, la réutilisation d’un flux d’eau d’une qualité suffisante pour une autre activité (eaux de lavage), etc. Un élément important de cette logique est de considérer que le « déchet » est un statut juridique avec lequel il faut bien entendu composer, mais que dans une démarche d’EIT, nous nous intéressons plus particulièrement à la matière qu’il contient, à la ressource qu’il représente.

L’analyse approfondie des flux de matière et d’énergie des entreprises et du territoire est souvent présentée comme le préalable à l’identification et à la mise en œuvre des synergies. Qu’en pensez-vous ?

L’analyse détaillée et exhaustive des flux d’un territoire, n’est pas le préalable indispensable à la mise en œuvre de synergies inter-entreprises.

Effectivement, c’est l’approche historique qui s’est développée depuis les années 2000 et qui a largement dominé les pratiques jusqu’il y a encore peu de temps. Elle consistait à dire : nous allons étudier comment fonctionne ce territoire au regard notamment de ce qui y entre, ce qui en sort et ce qui y est stocké, pour ensuite esquisser des synergies possibles au regard de l’analyse de ces données. Autrement dit, on fait un diagnostic et on formule des préconisations. Ce dont on s’est rendu compte au fil des démarches, c’est que ce travail est très précieux pour produire de la connaissance sur le métabolisme du territoire et comprendre comment il fonctionne sur un plan physique, mais qu’il ne facilite pas forcément le passager à l’acte ; parce que l’analyse de flux est coûteuse et très chronophage et parce que les préconisations qui en ressortent peuvent se révéler en décalage avec les besoins du territoire et des entreprises tels que les expriment les acteurs. En résumé, l’analyse détaillée et exhaustive des flux d’un territoire, n’est pas le préalable indispensable à la mise en œuvre de synergies inter-entreprises. Pour ce faire, d’autres approches complémentaires se développent depuis quelques années.

Quelles sont-elles ?

L’intérêt de cette démarche est de faire émerger des idées de projets non pas à partir d’une analyse théorique mais directement des besoins exprimés par les entreprises.

Pour faire court, ces approches découlent principalement de la méthodologie développée dans le cadre du programme NISP (National Industrial Symbiosis Programme) lancée en Grande-Bretagne il y a une dizaine d’année et déployée sur l’ensemble du pays. C’est une démarche pionnière à l’échelle mondiale dans la mesure où elle place au centre du dispositif la connaissance que les entreprises ont de leur activité, des ressources dont elles disposent et de celles dont elles ont besoin. L’idée est de les réunir à l’occasion d’ateliers participatifs – les « Quick Wins Workshop » – qui permettent à des entreprises de trouver des opportunités d'affaires via des synergies en moins d'une demi-journée. L’intérêt de cette démarche est de faire émerger des idées de projets non pas à partir d’une analyse théorique mais directement des besoins exprimés par les entreprises, donc avec davantage de chances que celles-ci soient motivées pour les concrétiser.

Retrouve-t-on ce type d’approche en France ?

Son objectif est de développer l’écologie industrielle à plus grande échelle [...] en complétant le portefeuille des savoir-faire locaux en terme notamment d’animation territoriale.

Avec l’un de ses partenaires[2]  Aldérane a initié une opération pionnière et pilote à Grenoble, sur la période 2014-2015. Cette opération appelée PASI  (Programme d’Action pour des Synergies Inter-entreprises), visait à expérimenter une approche « type NISP » dans notre contexte national. Sans en connaître ni la méthodologie précise ni les outils – développés par l’entreprise International Synergies Limited – nous nous sommes concentrés sur cette ambition : faire se rencontrer des besoins et des réponses possibles à ces besoins par le biais d’échanges entre entreprises du territoire. A l’occasion de ce travail, si seulement une dizaine d’entreprises ont pu être mobilisées dans la durée, plus de 80 synergies potentielles ont été identifiées. Trois font à ce jour l’objet d’études de faisabilité approfondies pour accompagner les responsables économiques aux portes de la prise de décision. Cette opération a reçu le soutien de la Région Rhône-Alpes et de l’Ademe et nous sommes fiers de dire qu’elle a fait des petits !

En effet et consécutivement à cette première pierre, une expérimentation à l’échelle nationale cette fois a vu le jour, portée par l’Institut de l’Economie Circulaire avec le soutien de l’Ademe, d’International Synergies et d’Aldérane. Baptisé PNSI (Programme National de Synergie Inter-entreprises), le programme va se déployer jusqu’en 2017 sur au moins quatre régions françaises – Aquitaine, Bretagne, Haute-Normandie et Rhône-Alpes. Son objectif est de développer l’écologie industrielle à plus grande échelle – au delà des strictes zones d’activités souvent choisies comme périmètre d’étude – en complétant le portefeuille des savoir-faire locaux en terme notamment d’animation territoriale.

Comment s’organise la mobilisation des entreprises dans ces démarches ?

Réunir des entreprises de diverses tailles et de différents secteurs d’activités, gage de croisements fertiles et donc de synergies potentielles non soupçonnées.

La première étape, qui s’inscrit dans le temps car elle n’est jamais finie, est fondamentale : c’est la constitution du groupe d’entreprises participantes. Le plus important ici réside dans l’implication du porteur de projet : collectivité locale, CCI, agence de développement économique, etc. Concrètement, les chargés de mission, les développeurs, les conseillers, bref les personnes qui travaillent au quotidien avec les entreprises doivent se mobiliser pour repérer et solliciter celles qui pourraient être les plus intéressées par la démarche. Cette implication du porteur de projet est essentielle au départ parce que c’est lui qui connait les entreprises et qui a la légitimité pour les solliciter. De plus, ce travail d’animation se révèle important tout au long de la démarche pour maintenir la dynamique collective jusqu’à la concrétisation de synergies. Je précise que ce travail de mobilisation n’est pas discriminant, on « ratisse large », le seul critère c’est d’avoir une ressource sous-utilisée « à mettre sur le marché » et proposer aux autres. Cette approche non sélective vise à réunir des entreprises de diverses tailles et de différents secteurs d’activités, gage de croisements fertiles et donc de synergies potentielles non soupçonnées.

Une fois qu’un groupe est constitué, il peut être intéressant de faire découvrir aux participants les intérêts des synergies inter-entreprises par le biais de retours d’expérience notamment. Dans un second temps, l’« atelier » constitue un moment privilégié d’échanges entre représentants d’entreprises. Par le biais d’une animation dédiée, ils sont amenés à présenter les ressources qu’ils peuvent mettre à disposition et celles dont ils peuvent avoir besoin, permettant d’identifier ainsi des synergies potentielles qu’ils pourraient trouver intérêt à mettre en place. L’ensemble des informations collectées est agrégé dans un document dédié qui peut aller de la base de données Excel classique à des outils plus aboutis comme « ACT’IF » développé par la CCI du Tarn et Garonne ou encore l’outil SYNERGie développé par International Synergies Limited et qui sera utilisé dans le cadre du PNSI par exemple.

Une fois identifiées ces pistes de synergies, que se passe-t-il ensuite ?

Un élément crucial est pour moi la pérennisation des moyens humains alloués à l’animation de la démarche.

C’est le temps d’amorçage des synergies. Pour schématiser, il peut y avoir deux cas de figure avec des synergies simples et d’autres plus complexes. Pour les premières, il a suffit par exemple que les entreprises se rencontrent pour identifier ce qu’elles pouvaient faire ensemble et décident de poursuivre de leur côté, sans qu’il y ait véritablement besoin d’intervenir. Et puis on peut avoir identifié d’autres synergies potentielles, plus complexes, qui nécessitent un accompagnement de fait plus conséquent pour être mises en œuvre. En fonction de la nature des projets nous sommes en mesure d’apporter aux entreprises les appuis (technique, réglementaire, financier, organisationnel, etc.) dont elles ont besoin, soit à travers les compétences de l’animateur de la démarche et des experts en support, soit en les mettant en relation avec des acteurs ressources (laboratoires de recherche, écoles d’ingénieur, organismes de financement, etc.).

Mais l’on voit très clairement que ce type d’approche nécessite une animation et un accompagnement spécifique. Différentes tâches sont à réaliser qui ne peuvent être prises en charge par les entreprises participantes. Il y a bien sur un travail de priorisation des synergies identifiées à faire, en concertation avec les entreprises et les organismes qui soutiennent la démarche (Région, Ademe, etc.) puisque toutes les synergies identifiées ne peuvent généralement pas être accompagnées (par manque de moyens principalement). Il y a également la réalisation d’études de faisabilité afin de valider les modalités de mise en œuvre des synergies retenues et d’aider les entreprises à décider si elles poursuivent l’idée ou pas. Il y a enfin le support tout au long de la démarche et qui doit s’inscrire dans le temps pour maintenir la dynamique, donner à voir ses résultats et succès, mobiliser de nouveaux acteurs dans le réseau, suivre les entreprises qui souhaitent mettre en œuvre des synergies, etc. Un élément crucial est pour moi la pérennisation des moyens humains alloués à l’animation de la démarche.

Je suis d’ailleurs convaincue qu’à terme, l’animation de ces dynamiques territoriales et la constitution de réseaux d’entreprises dédiés à la recherche de synergies inter-entreprises, a vocation à intégrer les missions quotidiennes des faiseurs de territoire comme les développeurs économiques par exemple.

Quels arguments mobilisez-vous pour motiver les entreprises à participer à ce type de démarche ?

Il faut trouver le plus systématiquement possible la correspondance entre ressources disponibles et utilisateurs pour qu’une synergie potentielle ait la chance d’être mise en œuvre.

Le premier argument est celui de l’amélioration de leur compétitivité, soit parce qu’elles vont pouvoir réduire leurs coûts, soit parce qu’elles peuvent trouver de nouvelles sources de revenus. Ensuite vient l’argument de la performance environnementale mais qui apparait plutôt comme la cerise sur le gâteau. Les retours d’expérience des ateliers nous montrent que ce qui intéresse aussi les participants c’est l’aspect « réseau » de ce type d’évènement. C’est par exemple le fait de pouvoir partager des problématiques, se rendre compte que l’on n’est pas isolé avec telle ou telle difficulté mais que d’autres entreprises les ont rencontrées et sont arrivé à les surmonter. D’ailleurs, l’effet réseau ne s’arrête pas à la question de la gestion des flux de matières et d’énergie. Au cours des ateliers, les entreprises peuvent découvrir un nouveau fournisseur potentiel, repérer une opportunité commerciale avec telle entreprise, identifier un nouveau partenaire, etc. D’une manière générale, il s’agit de faire comprendre aux entreprises qu’avec ce type de démarche, elles vont pouvoir élargir leur vivier d’opportunités locales. Et tant que l’on n’est pas sur les besoins stratégiques ou très spécifiques qui relèvent du cœur d’activité des entreprises, le potentiel d’échanges de proximité me parait considérable car les entreprises vont généralement « au plus facile » sans avoir véritablement connaissance des ressources disponibles localement.

Petite nuance toutefois sur cette question des circuits courts. C’est en effet ce que l’on recherche en priorité avec ce type de démarche et c’est pour cette raison que la notion de territoire est centrale. Mais la proximité n’est pas un absolu. Dans certains cas bien sur, elle est une évidence : on ne va pas faire voyager des cartons usagés sur plusieurs centaines de kilomètres par exemple, cela n’aurait aucun sens économique ni environnemental. Pareil pour l’énergie qui de manière générale se déplace très mal. Mais pour d’autres ressources, nous sommes parfois amenés à élargir l’échelle de travail : afin d’obtenir une taille critique de gisement qui rende pertinente telle ou telle solution/équipement ; parce que le gisement est ici mais que la demande, le marché est ailleurs ; parce que la ressource a une valeur stratégique/économique telle qu’elle « supporte » les coûts de transport… Ces réflexions sont donc à conduire au cas par cas, avec à l’esprit qu’il faut trouver le plus systématiquement possible la correspondance entre ressources disponibles et utilisateurs pour qu’une synergie potentielle ait la chance d’être mise en œuvre.

Est-il nécessaire de construire une vision commune entre les entreprises pour identifier et mettre en œuvre des synergies ?

Il n’y a pas besoin que les entreprises partagent une même vision pour identifier des opportunités et engager des projets.

Oui et non. Oui lorsque l’on sensibilise les entreprises, lors de la première séance collective où l’on donne à voir des retours d’expériences par exemple, et que l’on s’efforce alors de mettre les entreprises au même niveau d’information afin qu’elles comprennent, collectivement, ce que cela signifie de rechercher des synergies inter-enterprises et l’intérêt que cela peut avoir pour elles. Pour autant, il n’y a pas besoin que les entreprises partagent une même vision pour identifier des opportunités et engager des projets. Plus généralement, je pense que cette dimension de culture commune se construit davantage dans la durée, à travers des expériences réussies, et s’exprime avant tout par un changement de pratiques des entreprises en ayant par exemple le « réflexe synergique ». 

Quels sont les principaux freins à l’engagement des entreprises dans ce type de démarche ?

Au stade de la mobilisation en amont des entreprises, je dirais qu’on est sur des freins très classiques du type « je n’ai pas le temps », « ça ne m’intéresse pas », « je n’ai pas compris et je n’ai pas envie de prendre le temps de m’y intéresser ». Dans la suite de la démarche, d’autres freins peuvent apparaitre. Par exemple, une fois que des synergies potentielles ont été identifiées, les entreprises peuvent constater qu’il leur manque une information précise pour juger de son intérêt, que la règlementation s’avère trop contraignante, que certains déchets sont en réalité impropres à la réutilisation envisagée au départ, que l’investissement de départ est trop important ou que le retour sur investissement est trop long – et ce « trop long » est très variable d’une entreprise à l’autre, d’un secteur d’activité à un autre, on a parfois des surprises ! -, que la synergie implique des changements organisationnels internes trop importants, que la personne qui s’en occupait change de poste, etc. 

A-t-on suffisamment de recul aujourd’hui pour faire un premier bilan de ces démarches axées sur la dynamique collectives des entreprises ?

En matière de démarche d’écologie industrielle, il n’y a pas d’approches miracles, ce qui veut aussi dire – et c’est une bonne nouvelle - qu’il n’y a pas a priori de mauvaises méthodes

C’est encore un peu tôt pour parler de réalisations concrètes en France, directement issues de ces rencontres inter-entreprises. Ce que l’on peut d’ores et déjà souligner cependant, c’est la productivité de ces démarches. Comme je le disais, dans le cadre de la démarche PASI à Grenoble, en deux ateliers réunissant une dizaine de participants à chaque fois, nous avons identifié environ 80 synergies potentielles. En Aquitaine, le premier atelier du PNSI a rassemblé une quarantaine de participants et permis d’identifier plus de 200 ressources et plus de 500 synergies potentielles ! Cela donne une idée du pouvoir accélérateur de ce type de démarche : il aurait sans doute fallu des mois de recueil de données avec une analyse de flux plus classique, pour être en mesure de dégager autant de pistes de synergies.

Pour avoir une vue des impacts finaux de ce type de démarche, on peut se référer au NISP qui a procédé à une évaluation des synergies mises en œuvre depuis une dizaine d’années au sein d’un réseau de plus de 15 000 entreprises. Parmi les impacts relevés à l’échelle du pays on peut citer les résultats suivants : 47 millions de tonnes de déchets industriels détournés des sites d’enfouissement, 1 milliard de livres de revenus supplémentaires pour les entreprises, 2 millions de tonnes d’émissions de carbone évitées, 1 milliard de livres d’économies grâce à la réduction des coûts d’élimination, de stockage, de transport et sur les achats, plus de 10 000 emplois générés, 73 millions de m3 d’eau industrielle économisées, 60 millions de tonnes de matières vierges économisées…

En conclusion, je dirais que le terrain confirme ce qui était déjà ressorti de mon travail de thèse[3] : en matière de démarche d’écologie industrielle, il n’y a pas d’approches miracles, ce qui veut aussi dire – et c’est une bonne nouvelle - qu’il n’y a pas a priori de mauvaises méthodes. Métabolisme territorial, analyse exhaustive de flux, ateliers de rencontres inter-entreprises, etc. chaque approche présente un intérêt à mettre en perspective avec les objectifs poursuivis : l’analyse de flux est excellente pour produire de la connaissance et apparaît comme un outil extrêmement utile d’aide à la décision, de définition de stratégies et de gestion des territoires ; les ateliers qui s’appuient sur les besoins exprimés des acteurs économiques sont eux une base solide pour amorcer des actions concrètes. Entre les deux, à chaque porteur de projet de placer le curseur !

L'Ecologie Industrielle et Territoriale: adapter les outils aux résultats attendus

 [1]Lors du fonctionnement d’un procédé de production ou de transformation, l’énergie thermique produite grâce à l’énergie apportée n’est pas utilisée en totalité. Cette énergie non utilisée est appelée énergie fatale. 

[2]Il s’agit du cabinet d’étude EWAM.

[3]Abitbol L. (2012), Initier des coopérations inter-organisationnelles dans les démarches d’écologie industrielle et territoriale, EMLyon Business School et Université Lyon 3. Disponible ici : http://alderane.com/presse-publications/