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Économie collaborative : l'archipel des partages


Un jardin partagé
© Ruch MP/Agende d'urbanisme de Lyon

Texte d'Emile HOOGE

Texte écrit pour la revue M3 n°8
Les bénéfices économiques, environnementaux et sociaux des nouvelles pratiques collaboratives commencent à être bien identifiés par les territoires et leurs habitants — d’où un grand succès. On connaît moins les risques de dérives, et surtout le nouveau positionnement que cela implique.

30 novembre 2014 | Mots-clés Emploi

L’économie collaborative et ses nouveaux modèles bouleversent les pratiques classiques de production et de consommation. Consommation collaborative, transactions peer to peer (P2P), économiede la contribution ou économie du partage : il s’agit bien de nouvelles manières de créer de la valeur qui constituent des alternatives aux modèles que l’on connaît. Le développement d’Airbnb bouscule le monde de l’hôtellerie et du tourisme, BlaBlaCar fait concurrence à la SNCF ou même aux compagnies aériennes, Castorama se lance dans le troc d’heures de bricolage entre particuliers pour fidéliser sa clientèle, les banques observent avec attention les initiatives de crowdfunding et de nombreuses industries s’interrogent sur la portée des sites comme Leboncoin.fr où se revendent d’occasion les biens qu’ils fabriquent, jusqu’aux voitures ou aux maisons.Si ces pratiques émergentes ont un effet disruptif sur un grand nombre de secteurs économiques, elles ont aussi un impact profond sur les territoires. Elles transforment la manière dont la ville produit des services pour ses habitants et usagers. Finies les oppositions binaires entre service public et service marchand, entre la gestion en régie et la délégation de service public : les citadins deviennent eux aussi des acteurs à part entière de la ville servicielle en se rendant des services entre eux, en mode de pair à pair !

Des relations plus horizontales

Les pratiques de l’économie collaborative concernent de nombreuses facettes de la vie quotidienne des habitants et usagers de la ville : leur mobilité, leurs pratiques touristiques, leur manière de consommer et de s’alimenter, leurs lieux de travail, la façon dont ils gagnent, prêtent ou empruntent de l’argent. Même si les échanges entre voisins existent depuis des centaines d’années, l’économie collaborative prend de l’ampleur dans les villes grâce aux technologies d’Internet qui facilitent la mise en relation de très grands nombres de personnes qui ne se connaissaient pas, sur des plateformes ou des réseaux sociaux. Le point commun aux différents modèles est la mise en réseau d’une multitude d’individus, dans des relations plus horizontales, où chacun peut tour à tour être vendeur et acheteur, producteur et consommateur, contributeur et utilisateur. On sort ainsi d’une économie fondée sur des relations bilatérales entre l’entreprise qui produit et l’individu qui consomme.

Ces échanges de pair à pair se développent rapidement grâce à l’émergence de nouveaux intermédiaires : des places de marchés de grande envergure pour faciliter les transactions entre particuliers, des structures (entreprises, coopératives, associations) pour organiser la mutualisation de ressources, et toutes sortes de plateformes pour gérer la mise en relation des individus, garantir la confiance et faciliter les paiements.

Un bénéfice économique pour les territoires

Pour tous les habitants du territoire, le premier bénéfice est économique : des microtransactions peuvent se multiplier et permettre aux uns et aux autres d’accéder à des biens ou services à des prix abordables, ou de profiter de petits revenus supplémentaires et donc d’un surcroît de pouvoir d’achat. La plus-value des plateformes de l’économie collaborative est de réduire les coûts des transactions et donc de faciliter l’accès de tous à ces pratiques. Pour un habitant, c’est beaucoup plus facile aujourd’hui de trouver des personnes fiables à qui louer sa voiture grâce à des services comme Ouicar ou Drivy. Il a davantage confiance et peut gagner des centaines d’euros par mois en touchant un plus grand nombre de « clients » potentiels. Globalement, ces échanges de biens et de services entre particuliers enrichissent l’offre de la ville servicielle. Aux côtés des services publics traditionnels et des prestations d’entreprises privées, cette multitude d’activités en mode pair à pair complète l’existant en proposant des niveaux de qualité, de prix et de flexibilité différents, accessibles à de nouvelles catégories de consommateurs.

 Cette nouvelle catégorie d’offres, plus souples et ajustables, permet aussi à la ville de répondre à des pics de demandes, quand l’offre classique ne suffit plus. Ainsi, certains territoires voient bien l’intérêt de la complémentarité entre l’hôtellerie classique et les microlocations d’Airbnb, ou bien entre les services des compagnies de taxis et ceux d’Uber ou de Djump. Mais d’autres craignent une concurrence déloyale et cherchent à protéger les acteurs en place. Un bel enjeu de régulation !

Une meilleure utilisation des actifs dormants

Un autre bénéfice pour le territoire concerne la meilleure utilisation des « actifs dormants », ces fameuses perceuses qui ne servent qu’une fois par an, ces véhicules stationnés 90 % de la journée, ces chambres d’amis qui restent vides toute la semaine, ces garages inoccupés dix heures par jour, etc. Du point de vue des individus qui possèdent ces biens, il serait tout à fait possible de mieux les valoriser pour en tirer profit en les louant. Ou peut- être même que, au lieu de les acheter pour soi tout seul, il faudrait les mutualiser ?

Du point de vue de la planète, si l’on utilisait de manière plus efficiente ces biens, on aurait besoin d’en fabriquer moins (sous réserve qu’ils soient conçus pour une utilisation plus intensive et qu’ils ne se dégradent pas plus vite). La mise à disposition de flottes de véhicules en libre-service (voitures ou vélos) commence à explorer cette voie de manière pertinente, mais il y a aussi des opportunités énormes en matière d’utilisation d’espaces sousexploités dans la ville pour permettre à des gens de se loger, de travailler ou de pratiquer des loisirs. Du point de vue de la collectivité publique, ces modèles permettent donc de repenser la manière de fabriquer la ville, avec plus de services et moins d’infrastructures, avec plus de participation des habitants et moins de démarches décidées d’en haut.

Une valeur ajoutée sociale et humaine

Même si ce n’est pas leur motivation première, la plupart des personnes qui pratiquent l’économie collaborative évoquent les liens qui sont créés : partage d’un bon moment, de savoir-faire ou d’expériences… A des degrés d’intensité divers, des communautés de pratiques et d’intérêt se créent autour du troc d’objets, du covoiturage ou de l’utilisation d’un espace de travail partagé. Et même sur les plateformes Internet, des mécanismes de confiance réciproque se développent et rendent possibles des transactions entre des personnes qui ne se connaissent pas ou presque pas. Certains considèrent même que ces pratiques peuvent devenir des « tremplins vers l’implication dans la cité » en développant une forme d’empowerment ou « pouvoir d’agir ») qui invite chaque individu à devenir autant producteur que consommateur des services de la ville. 

L’enjeu de la qualité du service

Le principal frein au développement de cette économie, surtout si elle se traduit par des transactions marchandes, c’est le doute qui plane quant à la qualité des biens ou services échangés. Est-ce que le vélo d’occasion que je vais acheter sur Internet est vraiment en bon état ? La personne avec qui je vais faire un trajet en covoiturage est-elle fiable et va-t-elle être à l’heure ? Est-ce que l’hôte qui m’héberge ou m’accueille pour un repas va être sympathique ? N’y a-t-il pas des problèmes de sécurité ? Dans l’économie classique, les rôles du vendeur et du client sont clairement établis et le niveau de qualité auquel on peut s’attendre est relativement bien connu de tous (même si ce n’est pas toujours le niveau de qualité que l’on obtient), alors que dans des échanges entre particuliers il n’y a pas de professionnels reconnus, de normes de qualité, de service après-vente… Que l’on soit vendeur ou acheteur, prestataire ou usager, on a pourtant besoin de s’accorder sur un niveau de qualité, de se rassurer sur le degré de fiabilité de son interlocuteur et de faire confiance à l’autre. Toutes les grandes plateformes de consommation collaborative ont bien compris cet enjeu et font beaucoup d’efforts pour garantir la qualité des services (assurances, transactions sécurisées, service après-vente, accompagnement et professionnalisation des individus) et construire la confiance entre leurs consommateurs/producteurs par des systèmes de réputation et d’identité en ligne (systèmes de notation propres à chaque plateforme, ou systèmes transversaux comme TrustCloud ou Traity). Pour une collectivité locale, il pourrait être intéressant de se pencher sur une déclinaison territorialisée de plateformes de réputation ou d’identité numérique, sur des dispositifs de formation ou de professionnalisation des habitants, ou sur une logique de labellisation de services collaboratifs locaux.

L’enjeu de l’ancrage territorial

Développer l’économie collaborative sur un territoire, cela va de pair avec la diffusion d’une culture du partage et de nouveaux rapports de confiance entre les individus, mais aussi avec la capacitation de chacun et le renforcement de l’esprit entrepreneurial. Chaque habitant, à son échelle, peut ainsi créer de la valeur en mettant en vente des objets d’occasion sur Leboncoin.fr ou en proposant un trajet en covoiturage… Pour aller dans ce sens, Anne-Sophie Novel, dans La Vie share : mode d’emploi, propose des conseils concrets pour aider les novices à entrer dans l’ère de l’économie collaborative.

Cependant, développer les pratiques ne suffit pas pour en tirer tous les bénéfices, encore faut-il ancrer localement les richesses ainsi créées, générer des emplois ou sécuriser ceux qui travaillent dans cette économie collaborative. Les risques sont que la valeur produite échappe en partie au territoire et soit captée par les plateformes globales, que les communautés ne s’identifient pas au territoire et que les nouveaux emplois soient précaires. C’est pourquoi une collectivité locale devrait notamment s’interroger sur la manière de réguler l’activité locale des grandes plateformes globales de mise en relation (type Airbnb, BlaBlaCar, Uber, Ouicar), sur l’opportunité de développer des plateformes de ce type à l’échelle territoriale pour que la valeur soit réinvestie localement, sur la possibilité de dynamiser un écosystème entrepreneurial local autour de ces pratiques collaboratives pour renforcer la diversité des offres de la ville servicielle, etc. Le projet CoCoTe (Consommation collaborative en territoires) du conseil général de la Loire avec l’association Zoomacom est intéressant dans cette perspective, car il vise à développer des dispositifs de consommation collaborative au service des territoires, à partir d’un diagnostic local et d’une bonne articulation entre des plateformes globales et des projets qui émergent des communautés locales, dans une logique de biens communs. En Bretagne, l’association Collporterre oeuvre dans une logique similaire pour accompagner les démarches collaboratives sur les territoires.

L’enjeu de l’équité

Il s’agit de permettre à tous habitants du territoire de participer à ces pratiques de partage et de collaboration, en évitant de créer de nouvelles segmentations de la société. Segmentation par le haut en mobilisant uniquement ceux qui sont équipés de smartphones, qui sont adeptes de la consommation « responsable » et qui contribuent spontanément à la vie de la cité. Segmentation par le bas en valorisant ces services collaboratifs comme des offres « au rabais » ciblant les personnes qui sont exclues de l’économie traditionnelle et de la société de consommation. En soutenant des pratiques de consommation collaborative sur son territoire, une collectivité territoriale risque de susciter des effets rebonds, où les gains de pouvoir d’achat obtenus sont aussitôt redépensés dans une logique d’hyperconsommation… Le deuxième risque est d’attendre que ces services entre pairs se substituent aux mécanismes classiques de la solidarité locale, voire à certains services publics. On pourrait aller jusqu’à un désengagement des acteurs publics qui compteraient sur les communautés d’habitants pour se prendre en charge elles-mêmes, avec toutes les dérives possibles de la big society britannique. Afin d’assurer un développement équitable et responsable de l’économie collaborative sur son territoire, un engagement politique de la collectivité est certainement nécessaire. À ce propos, la ville de Séoul est souvent citée comme exemple, tant le projet Sharing City est ambitieux et concerne de très nombreuses facettes de la vie quotidienne locale. Mais sans aller jusqu’à un tel niveau d’engagement des pouvoirs publics, la collectivité se doit de jouer un rôle de régulation (comme la municipalité d’Amsterdam, qui a mené une négociation très proactive avec Airbnb pour obtenir un accord gagnant-gagnant autour du logement), voire d’intervention, comme le Grand Lyon, qui a choisi de développer sa propre plateforme de covoiturage afin d’en maîtriser les effets et de contribuer à atteindre les objectifs de son Plan de déplacement urbain.